Roman

Publié le par Jean-Luc GUILLEMIN

Roman

Roman (Pilote à 1-2)

Ponctuel, le 5 avait quitté son terminus à 19 h 20. J’y étais monté sans enthousiasme quelques minutes plus tôt. J’avais pourtant retrouvé avec plaisir le souffle sans âme de la fermeture hydraulique. Les accélérations souples de l’embrayage automatique me rendirent à ma rêverie somnolente qui accompagnait habituellement le mouvement de ce long vaisseau articulé.

Les arrêts rythmaient sa course sans vraiment l’interrompre. A peine ondulait-il quand la vague le surprenait, imposant à chacun sa molle indifférence. Mes regards, qui ne traduisaient aucune activité cérébrale particulière, accrochaient quelques unes des images que les vitres sales déformaient.

Cet équilibre indéfinissable se nourrissait de la viscosité naturelle des choses. Il explosa en un pesant ralenti quand un mouvement plus vif que les autres mobilisa les attentions dispersées. Entraîné à l’indifférence, je n’avais rien manifesté en retour. Seule une légère accélération de mon rythme cardiaque pouvait-elle trahir mon souci de ne pas me laisser surprendre … mais par qui ?

Enterré depuis des mois dans cette banlieue sans âme, j’en avais pris la couleur. L’étonnement des premiers jours avait fait place à la résignation : j’étais l’une de ces ombres grises qui, chaque matin, venait s’asseoir sans un mot sous la lumière doublement artificielle des néons. Venus de nulle part, nous laissions cette grosse boîte nous déposer un à un dans la nuit en d’hypothétiques semailles.

Des affiches aux contours mal assurés, comme autant de miroirs fous, me renvoyaient une image fatiguée. Les gouttelettes en suspension faisaient scintiller les aplats les plus sombres. Mais qui pouvait s’en soucier ? D’un arrêt à l’autre brumes et odeurs mêlées prenaient possession des espaces laissés inoccupés, fonds grisés entre les personnages d’une bande dessinée. Seules quelques bulles, autour des plafonniers, restaient claires, comme les traces d’un dialogue improbable.

A la faveur de la pénombre qui limite mon champ d’action, je retrouve quelques réflexes que d’autres traques m’avaient rendus familiers : cartographier l’espace rapproché, pressentir les attitudes trop évidemment détachées, anticiper d’hypothétiques contournements. Mais sur les visages qui m’entourent, je ne lis rien. Ou presque.

Repéré ? Ce vieux chien d’arrêt a de beaux restes. Sans même le chercher du regard, je sais qu’il est là. Il a flairé quelque chose. La laisse n’était pas assez longue. Deux ans pourtant. M’esquiver serait facile mais contreproductif. Une retraite précipitée ne ferait que lui confirmer qu’il avait vu juste … et le terrain lui est favorable. Si rien ne se passe dans la minute qui suit, je garde l’avantage. Il ne connait de moi qu’un vieux cliché découpé dans un quotidien local. En noir et blanc. Je descendrai avec les autres, comme chaque nuit, employé anonyme d’un trois huit industriel.

Une tête de Monsieur tout le monde, résolument inexpressive, m’avait permis de disparaître en public. Cette planque en usine n’exigeait aucune aptitude ou qualification particulières qui aient pu attirer l’attention. Le travail de nuit justifiait mon immobilité le jour. Mais je reste sur le qui vive. Il est là. Hasard ou aboutissement d’un cheminement complexe ? J’exclus la trahison. Je ne compte plus pour le réseau, j’ai organisé seul ma disparition et peu lui importe ce que je suis devenu. Des traces ? Mon téléphone portable, vidé de sa mémoire, volé par un routard à plus de 1500 km de là avait du les occuper un moment. J’étais assez satisfait de ce vol patiemment suggéré. Mes effets personnels, identifiables à dessein, misérables fortunes de mer déposées à la capitainerie, devaient encombrer quelque commissariat. Mes déplacements en sauts de puce sur des lignes secondaires aux heures d’affluence n’avaient pu éveiller l’attention. Mon nouveau nom emprunté aux pages blanches de l’annuaire faisait très couleur locale, les papiers qui en attestaient relevaient de ma production personnelle. J’étais resté un expert. Mes dépenses, loyer de 18 m2 compris, n’excédaient pas le SMIC et ses primes de nuit. Mes loisirs se limitaient au bar du quartier, café et loto sportif. Pourvu que je ne gagne pas. Bien loin de mes salles de jeux auxquelles chacun m’avait cru habitué et quelques courses, sans horaires particuliers, au supermarché du coin.

L’incident est clos. D’ailleurs est-ce bien lui ? Ce profil entraperçu. Cette ombre, telle un paraphe au fil des chapitres, me renvoie à la même silhouette. Je n’en distingue pas le visage. Ou plus exactement c’est une procession de visages qui n’appartiennent pas à ce corps qui défilent, de plus en plus incertains. J’y penserai plus calmement ce soir après que la pesée des boulons et le comptage des boîtes m’ait vidé la tête, quand j’aurai repris la même place parmi les ombres fatiguées du retour, quand j’aurai inspecté les alentours, refermé la porte, sécurisé les issues. (A SUIVRE)

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